marie dubosq

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Poste par marie le 26 - nov - 2010

les claudicantes

Un jour au Vietnam, un jeune homme passe devant moi en bicyclette. D’une main il tient son guidon, de l’autre une photographie. Il la regarde tout à coup,  et il l’embrasse. Ses yeux s’éclairent avant de se reposer sur la route.

Je me dis que la jeune fille ou la femme du cliché a beaucoup de chance d’être ainsi baladée de routes sableuses en villages. De la main gauche à la main droite, sur le guidon, elle danse.

Comme dansent les effigies féminines, depuis des millénaires, au temple de Mi Son. Frêles statuettes cachées aux bases des colonnes pour la plupart effondrées. Sculptures recouvertes par la végétation, écrasées.

Depuis toujours ici, les femmes à la base…

Elles portent le poids de leur peuple, cela se voit sans peine. Elles portent des poids inouïs sur leurs épaules ces petites dames à la démarche claudicante, et leurs paniers qui se balancent sur leur dos, sur leur vélo ou sur leur tête, à bout de bras. Elles marchent, dans les campagnes, dans les villes, sur les routes et les chemins, elles traversent les rizières, elles marchent sur l’eau.

Fascinantes petites femmes, les visages burinés, les dos voûtés, elles portent, elles marchent, elles sourient. Et les enfants courent, et les hommes jouent accroupis et ils parlent fort, et les femmes portent, elles tirent, elles bêchent. Elles tirent les charrettes qui récoltent les ordures des villes, elles bêchent les champs noyés par la pluie.

Elles portent leurs enfants, leur âge sur leur visage, et les hommes sont assis sur leur moto, ou bien ils jouent accroupis, ils parlent fort.

Elles bétonnent, elles plient les cartons, les plastiques, elles écrasent les tôles d’acier rouillé, elles trient les papiers. Elles portent, elles emportent, elles marchent, elles supportent. Elles cousent, elles parlent, elles dépiautent, elles nettoient, elles bétonnent. Elles portent des pantalons en fin coton fleuri assortis à leur tunique, elles portent des chapeaux pointus, des masques et des fichus sur leur visage. Et les hommes jouent, ils parlent fort, et les enfants rient parce qu’ils sont heureux. Pendant que les femmes portent, s’emportent et tombent parfois. Des kilos de papiers, de plastiques, de bois, de nourriture, dès l’aube elles portent.

Extraordinaires porteuses du monde.

Categories: histoires courtes

One Response so far.

  1. José Guirao dit :

    tu es une extraordinaire porteuse de mots, Marie.