marie dubosq

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Poste par marie le 19 - mar - 2013

stigma, extrait de la saison 3

Sacha rentre chez elle…

“En permanence, je perds mes clefs. J’ai beau réduire la taille de mes sacs, je passe toujours trois bonnes minutes à farfouiller à l’intérieur, quand je ne finis pas par le vider sur le sol devant ma porte. En général la minuterie s’éteint sur le palier au moment où je rassemble mes affaires. Au début cela m’énervait, et puis j’en ai pris mon parti. J’accepte d’être bordélique et d’avoir d’autres travers aussi.

J’habite à Paris depuis longtemps, je me demande souvent si je suis devenue comme ça à cause de cette ville, ou si je l’étais déjà. Je ne me souviens pas. Je crois que Paris est si petite et si dense qu’elle autorise beaucoup de choses. Oublier d’acheter des cigarettes, ne pas penser à la distance entre les quartiers, entre les appartements, ce n’est pas grave. Je me suis découverte une passion pour la désorganisation. Je l’encourage même. Je trouve toujours ce que je cherche ici, même si je dois emprunter des chemins tortueux, car il y a peu de logique dans mes déplacements. Il m’arrive de croiser des types que je recroise un an plus tard, je retrouve des lieux par hasard, je me perds dans le treizième arrondissement, et mon appartement est minuscule, mais une fois de plus, ce n’est pas grave. Je puise les motifs de mes satisfactions ailleurs que dans la taille de mes appartements ou dans celle de mes sacs.

Et puis à Paris mon imagination galope, increvable, elle se déploie comme une nappe de salle des fêtes. Grâce à ses rues exigües, à la fenêtre de mon salon qui s’ouvre sur les toits et le ciel. Mes yeux plongent, il y a des passants, quelques rares voitures, des immeubles en face et des fenêtres ouvertes. Dans ma maison du continent, un jardin certes, mais le silence qui perturbait parfois la vie.

Une fois, il n’y a pas très longtemps j’ai travaillé avec une femme, une américaine, elle venait du Texas et habitait Paris depuis deux ans. Elle me disait être certaine qu’elle ne s’adapterait jamais à cette ville. Elle complexait, se sentait trop grande, trop grosse, trop visible. Je l’aidais à traduire des papiers juridiques, elle était en pleine procédure de divorce. Nous rédigions ensemble ses réponses, son argumentaire. Son mari français était très malin et ne lâchait rien. Comme elle ne parlait pas la langue, elle était perdue, au début. Nous nous voyions presque chaque jour, soit dans un café, soit chez moi. Elle habitait à l’hôtel, c’était temporaire, et à l’image de nombreux américains qui ont beaucoup d’argent, elle avait choisi un palace. Elle était très riche Catherine, elle avait hérité. Elle s’était mariée avec un ingénieur français à la mairie du troisième arrondissement, et puis ils étaient partis à Houston. Elle avait tant et tant insisté qu’au bout d’un an, ils étaient venus vivre à Paris.

Catherine avait mon âge, trente-cinq ans, et elle avait pensé qu’avec son argent et sa jeunesse, elle pourrait s’enrichir encore, mais culturellement cette fois, car elle aimait la littérature française, le théâtre, le cinéma français. Très vite elle avait déchanté, elle ne rencontrait que des compatriotes, ne se sentait pas à l’aise avec la famille et les amis de son mari.

C’est vrai, mon américaine est une caricature, elle aime le luxe, enfin elle croit l’aimer, elle n’a jamais connu que ça, les grosses voitures, les bijoux, les robes haute-couture. Et à Paris, surtout si l’on y habite, il faut savoir prendre le métro. Elle s’est mise à déprimer dans sa maison, elle a grossi. Elle est devenue une étrangère aux yeux de son mari, aussi. Il n’est pas simple de vivre ici quand on n’est pas parisienne, c’est déjà compliqué quand on l’est.

Je l’ai rencontrée alors que j’étais en plein déménagement. Je quittais la rue Lécuyer, pas très loin de la place Jules Joffrin. J’étais en vrac, j’avais beaucoup bossé, avant, pendant, et après des nuits improvisées. Je faisais la fête, embarquée sur des mers de vin et de champagne, je cumulais les emplois. En six mois, j’ai rendu vingt-deux traductions, j’ai écrit un guide en anglais sur les restaurants bon marché, je suis intervenue sept fois dans des agences de demandeurs d’emplois, j’ai dépanné de quelques cours de français le fils d’une ancienne voisine, j’ai dû me concentrer sur la relation auteur-éditeur-amants que j’entretenais, à tort, avec Jean-Franck, et puis, j’étais en passe de terminer l’écriture de mon dernier roman. Avec aucune certitude concernant sa publication.

C’est le lit de Jean-Franck que je fuyais d’ailleurs ce matin là, l’hiver ne voulait pas en finir, je portais mon sac de sport rempli de fringues, mes talons-aiguilles alors qu’il avait étonnement neigé toute la nuit, mes cernes et mon mal de crâne. Sur la butte, un café, avant de m’engouffrer dans le métro. Catherine assise au bar devant un crème, elle était habillée d’un manteau de fourrure jaune qui se confondait avec la blondeur de ses cheveux. Elle m’a regardée entrer, elle a aussitôt cru reconnaitre en moi la sœur un peu triste, perdue, et dans une certaine mesure, aussi décalée qu’elle. Je parlais sa langue.

C’était il y a neuf ou dix mois, c’est à peu près la durée des cycles que je traverse, neuf mois. Paula était arrivée une semaine avant que je décide d’envoyer se faire foutre Jean-Franck, de bazarder l’autre vie que la mienne, celle qui me ressemblait le moins. Une chance, j’ai pu m’installer chez elle, me changer les idées, nettoyer un peu, arrêter de boire.

Paula habite un appartement mal fichu près du métro de la Chapelle, mais sa frénésie festive, désespérée, m’a impressionnée à un tel point que mes instincts autodestructeurs se sont calmés.

J’ai commencé un roman, j’ai trouvé un deux-pièces dans le onzième, j’ai acheté un matelas et une machine à laver le linge, j’écris sur un nouvel ordinateur.

Je balance mon sac sur le canapé, les clefs sur l’étagère à côté de mon téléphone portable. Cela va faire quarante-huit heures qu’il est éteint. Je me demande si le mail de ce matin vaut la peine que je le rallume. Jean-Franck et sa promesse d’avaloir, trois mille euros. Il lui faut une réponse, vite. Il reste froid, distant, cela m’amuse. J’ai envie de le lire à Paula. C’est quand même bizarre, juste au moment où je suis complètement à sec, ce type est un devin. Je ne savais pas trop sur le moment ce que je devais faire. Ce matin, j’ai failli répondre au message, tout de suite, lui dire oui, ok, cinq mille euros et je marche.

Et puis, et puis, et puis…

Merde, j’ai trente-cinq ans, je me débrouille. Ces dernières années, tout ne va pas si mal, il y a même eu un temps où je gagnais pas mal d’argent. Cela n’a pas changé grand-chose, alors quand j’en gagne moins, ce n’est pas dramatique. Le principal est que je me concentre sur ce que je suis. Ma relation avec Jean-Franck est une erreur, dommage, c’est un bon éditeur, il est intelligent, nous nous entendons plutôt bien. Il est aussi celui qui s’est démené pour moi, pour mes livres, j’aime sa démarche, artisanale, un travail de besogneux. Il a des convictions. Je n’aurais pas dû coucher avec lui. Depuis le début, je savais que cela ne menait à rien. J’ai toujours eu du mal à stopper ce genre d’histoire, car enfin, c’est facile aussi de se laisser emmener et d’aimer croire que ça pourrait marcher. Heureusement que Paula était là.”

(…)

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