marie dubosq

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Poste par marie le 24 - oct - 2010

corbac’n co (ligne 12)

Un oiseau s’est assis sur un siège jaune de la station de métro Abbesses. Très nonchalamment du reste. Il a marché le long du quai, les ailes collées au corps, le bec incliné vers le sol. A un moment, il s’est arrêté et a regardé vers la gauche comme pour voir si le train n’entrait pas en gare. Le cou tendu, raide, il est resté ainsi une bonne dizaine de secondes avant de reprendre sa marche claudicante et de repérer le siège vacant. Petit battement d’ailes et, naturellement, à côté de moi, il s’est posé.

C’est un gros oiseau au plumage noir, si noir qu’il tire vers le bleu. Grand et large, il paraît toutefois écrasé par les plafonds en ogive de la station souterraine. Le jaune du siège lui sied bien. Je ne l’ai pas vu entrer et je ne saurais dire s’il a descendu les escaliers ou s’il a pris l’ascenseur. Les deux pattes tendues vers l’avant, il s’étire. Peu à peu, les gens se sont mis à le regarder. Certains ont arrêté leur conversation et hochent la tête, perplexes. D’autres le désignent du doigt. Je me tourne vers lui. Le corbeau ne semble pas outre mesure gêné par les réactions qu’il suscite. De toute façon, seules les personnes se tenant à proximité l’ont remarqué.

-  Quelle horreur ! Un corbeau ! crie une femme. Paul, fais quelque chose !

Je me souviendrai de la tête de ce Paul, même si plus tard, j’émettrai un doute sur l’exactitude de son prénom, un grand type glabre qui pince les joues de façon fort curieuse. Cette exclamation  rompt quelque peu l’immobilité ambiante, et chacun commence à se souvenir qu’il est doué d’une force de mouvements et de parole. Sourires d’incrédulité, basculement du pied gauche sur le pied droit, on entend des phrases du genre :

- Qu’est-ce qu’il fout là ce corbeau ! Il est pas gêné dis donc…

- Regarde, maman, un pigeon !

- Mais non Maxime, c’est un corbeau !

Celui-ci, imperturbable, fourrage sous son aile. Je m’attends à ce qu’il en fasse surgir un journal, mais il ne fait que donner des petits coups de bec qui rendent son plumage hirsute. Au bout d’un moment il relève la tête, dresse son cou, bouge un œil et avance une patte. Il se laisse tomber devant le siège et marche tout droit vers le bord du quai. Le métro va entrer dans la station, il est le seul suffisamment  attentif pour avoir anticipé son arrivée. Les autres sont bien trop occupés à l’observer. Je le trouve très gros, il a cette attitude particulière propre au corbeau, une espèce de déhanchement peu gracieux, comme un vieux monsieur dont la stabilité est devenue précaire. Mais ce qui me frappe, c’est l’arrogance avec laquelle il me regarde alors que je suis restée assise sur mon siège jaune. Il se retourne, fixe sur moi son œil dépourvu de paupière. Je ne rêve pas son mouvement de tête ni le regard dédaigneux qu’il me lance. Je me lève, et je viens me placer à côté de lui. Le métro fait irruption, j’ai soudain envie de lui décocher un coup de pied au derrière pour l’envoyer valdinguer sous les roues du train.

Perçoit-il mon intention ? Quoiqu’il en soit, au lieu de s’éloigner, il fait un petit saut qui le rapproche encore un peu plus de ma jambe. Il est à ce point volumineux qu’il m’arrive au genou.

-  Il est à vous ce corbeau ? me demande le type qui se prénomme Paul.

Je n’ouvre pas la bouche et me contente d’un haussement de sourcil. J’actionne la poignée et je laisse passer l’oiseau. Je lui emboîte le pas.

J’ai décidé de l’ignorer. Évidement, les usagers installés dans la rame manifestent aussitôt leur étonnement. Un corbeau énorme et désinvolte vient de pénétrer dans le métro ! Déjà que les chiens sont à peine tolérés, on ne va pas non plus admettre qu’un obscène oiseau profite des transports publics pour n’en faire qu’à sa guise! Je laisse libre court aux vitupérations plus ou moins agressives de mes congénères, et je vais m’asseoir sur un siège. Paul et sa compagne acquiescent à chaque invective, l’homme tente même de repousser le corbeau à l’extérieur, juste avant que les portes ne se referment. Je ne vois plus l’oiseau, aussi, je suis surprise de le voir bondir sur le siège qui me fait face.

-  Tu as vu le pigeon maman ? demande la petite fille à côté.

Oui, sa maman l’a vu, en témoigne son brusque sursaut. Son regard va du corbeau à moi, puis se repose sur le volatile.

-  Ce n’est pas un pigeon Clara, c’est un corbeau.

Paul, vexé, debout dans le couloir, approche ses deux grandes mains du cou du corvidé. A t-il en tête de se saisir de l’oiseau ? De l’étrangler ? Ce type m’énerve à vouloir tout régenter comme ça. En plus de ça, il est gauche. Quel plaisir trouve t-il à se ridiculiser de la sorte ? Un cri d’alerte monte depuis ma gorge et s’échappe par ma bouche. Pas un mot, non, mais un grondement plutôt, rauque et inaudible. Le corbeau aussitôt soulève ses ailes, et lourdement, vient s’abattre sur mes genoux.

-  Ah ! Tu vois j’en étais sûre ! crie la femme de Paul. Il est avec elle ! Ce corbeau dégueulasse est avec elle ! On aura vraiment tout vu !

Je regarde le couple, je regarde la dame et sa petite fille, je prends entre les mains l’oiseau, et je le replace sur le siège en face de moi.

Nos yeux ne se quittent pas. Je vois une boule se former dans son cou et son bec s’ouvrir. Le même bruit rauque que j’ai éructé une minute auparavant en sort. Mes sourcils se haussent, les siens, ou ce qui y ressemble, se soulèvent aussi, agrandissant ainsi les billes de ses yeux. Je ne bouge plus, je m’attends à tout. Je suis assise dans le métro en face d’un corbeau énorme.  Il ne remue pas une aile. Nos voisines, la mère et sa fille ne pipent pas et nous regardent lui et moi, assez curieusement, il faut l’avouer. Mon bras lentement monte jusqu’à ma tête, et d’un geste familier ma main vient ébouriffer mes cheveux à l’arrière de mon crâne. A son tour, il soulève mollement une aile, et d’un coup, son corps s’ébroue. Il fait une sorte de danse du ventre qui dérange considérablement son plumage. Ma main se repose sur mes genoux et je me penche vers lui.  Je le scrute ainsi, le visage très près du sien, mais je ne peux rien lire de plus dans ses yeux qu’une certaine indifférence. De l’ennui peut-être ? Me renfonçant dans mon siège, je décide pour la seconde fois de me désintéresser absolument de la question. Mais je ne peux malheureusement faire autrement que de soutenir son regard.

Je mesure son autorité naturelle, il me nargue. Le métro file et j’ignore ses arrêts. A un moment toutefois, je perçois un mouvement de foule, nous devons être à Saint-Lazare. Quelque chose fait dévier mon regard, une plume volète près de mon cou. Une plume d’un noir de jais, presque bleue. Je tente de l’attraper, elle plane, capricieuse, et ne se laisse pas saisir. C’est à cet instant que je réalise la façon dont je suis habillée : manteau noir, pantalon noir et chaussures noires. Sans parler du gros sac de sport noir coincé entre mes pieds. Le corbeau s’amuse et je commence à m’énerver.

-  Quoi ??!! finis-je par dire.

-  Crôa !! rétorque t-il.

-  Quoi ! Crôa ! Quoi-Crôa ! Crôa Crôa Crôa !!!!

Je me dresse et le domine, nous croassons l’un après l’autre, et le concert vire à la cacophonie. La petite fille prend peur et je m’en fiche. Elle se met à pleurer et je m’en fiche. Soudain, j’ai la sensation que quelque chose ne tourne pas rond. Je me tais, j’empoigne mon sac, je regarde encore une fois ce satané corbeau, et d’un brusque mouvement d’aile, je me dirige vers la sortie.

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