marie dubosq

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Poste par marie le 02 - avr - 2013

stigma, extrait de la saison 4

Où l’on embarque avec Sacha en direction de Fez…

“Je suis orpheline. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que ce mot me soit un jour attribué. J’en confierais volontiers l’usage à ma voisine de gauche. Cette femme n’est plus toute jeune, peut-être est-elle grand-mère, certainement elle est orpheline. Toutefois, même si cette passagère n’existait que dans mon imagination, ou dans l’un de mes romans, je n’oserais pas lui prêter une telle expression. J’aurais cru qu’il ne s’agissait pas d’une spécificité assez remarquable pour qu’il figurât absolument sur le curriculum vitae d’un individu. Je pensais qu’ « orphelin » était un mot employé rarement, et qu’arrivait un moment où l’on ne le disait plus, qu’on le remplaçait par « Je n’ai plus mes parents », qu’il était soumis à un âge limite. Les orphelines, Cosette bien sûr, Paula aussi, et puis moi maintenant. Il m’apparaît que je deviens orpheline au moment où l’avion amorce quelques longues et turbulentes minutes. Cela commence à sacrément remuer. Entre Paris et Fez, quelques jours après la mort de Sophie, la tristesse afflue. Une hôtesse passe dans l’allée, elle se penche sur nos épaules, elle murmure, suave et rassurante : « Nous nous approchons de Fez et une tempête de sable sévit dans la zone. » Elle ajoute, dans un souffle : « Si nous nous attachons correctement, certainement il ne nous arrivera rien de fâcheux. »

Il ouvre un œil au moment où je tente d’attraper la ceinture coincée sous ses fesses. Il dit « Je nage vite » et se rendort aussitôt. Baiame parle beaucoup dans son sommeil. Tout petit déjà, il vivait ses rêves à voix haute. Je ne sais pas si tous les enfants voyagent autant la nuit, mais à treize ans, mon fils a dû faire au moins deux fois et demie le tour de la planète. Une fois, nous campions sur l’île, il devait avoir huit ans. A cette époque, il pratiquait le football, et ce sport était devenu une véritable obsession. Sous la tente, je bouquinais, coincée entre la toile et lui, il dormait. Il a dit : « Passe. » C’est tout. Son ton était calme, posé, presque un ton d’adulte. Il aurait pu dire «Mathématiques» ou «Ornithorynque», il n’aurait pas semblé plus tranquille. Il a répété quelques secondes après « Passe », et puis à nouveau, plusieurs fois. Au bout d’un certain nombre de « Passe », il a conclu par un « Oui, but. » serein, appliqué.

Baiame, je sais que ton prénom est lourd de signification, à tel point que je me suis demandé, parfois, si ton père et moi avions eu raison de te donner le nom de ce dieu aborigène, aussi obscur et méconnu soit-il. Baiame est quand même celui qui a crée le monde après l’avoir rêvé. Alors, peut-être était-ce un peu gonflé de notre part.

Je constate qu’effectivement l’hôtesse ne nous a pas menti, l’avion est secoué, gros tumulte. Le sable va s’infiltrer partout dans la maison de ma mère, pendant des jours par nos lèvres, il va entrer, nous allons le sentir dans nos chaussures, dans nos cheveux, il va se poser sur nos peaux et nous paraîtrons plus vieux. Dans la maison de ma mère… Je n’ai encore aucune idée de la façon dont je regarderai les gens, et s’il y aura des gens. Verront-ils à quel point je suis orpheline ? Baiame, à côté, et je ne sais pas s’il m’est permis de pleurer devant lui. Pourtant cela m’est déjà arrivé, mais je sens que si je pleure maintenant, mes larmes seront différentes.

Sophie, en arrivant au shack à Granville Harbour, quand elle a regardé les affaires de mon père alors qu’il était mort depuis plusieurs mois, j’ai vu la vague déferler sur elle, une peine immense qu’elle ne pouvait refouler, qui montait d’un endroit dont elle-même ne connaissait pas l’existence. Un chagrin auquel personne ne pouvait rien, elle était tout à coup si émue et si désemparée. J’étais bouleversée et un peu effrayée. Anton lui a dit de laisser libre cours à sa tristesse, qu’elle était la bienvenue même, et de ne pas s’occuper de nous. Sa mère était morte quelques années auparavant, et il avait tant d’empathie. Afin de laisser Sophie un peu seule, il m’a emmenée marcher sur les rochers.

Il doit y avoir une personne phobique pas loin derrière nous, elle a très peur maintenant. Quelque chose, un sentiment me recouvre. J’aimerais que cela soit juste le sable, qu’il passe par moi et qu’il m’entoure, puis qu’il disparaisse par un trou d’air. Je ne peux plus me retenir, je tourne mon visage vers le hublot, je sens une main qui me caresse les cheveux, la voix de Baiame qui dit :

« Pauvre petite maman. »

Nous nous sommes posés tant bien que mal, après avoir tournoyé longtemps au dessus de l’aéroport. Je ne sais pas ce qui a décidé le pilote à finalement descendre vers la piste, une accalmie, je ne crois pas, peut-être le manque de kérosène.

Ce n’est pas mon anniversaire aujourd’hui, alors je ne m’attends pas à les voir tous, je ne sais même pas si l’un d’eux sera là, derrière les vitres, à nous attendre mon fils et moi. Lequel ai-je envie de voir ? Quels bras pour me serrer, quel sourire pour me redonner le mien ? Quelle voix va dire « Merde Baiame, qu’est-ce que tu as grandi ! » ?

« Hey ! Salut beauté ! »

C’est Paula. Nous ne l’avions pas vue, probablement encore remués par la danse syncopée dans le ciel pendant deux heures, et puis, au milieu de la foule qui patiente, elle n’est vraiment pas grande. Elle se pend au bras de mon fils, il la dépasse déjà d’une bonne tête.

Il est si sincère ton sourire Paula, je sais à quel point tu es heureuse de nous voir, et rassurée aussi. Depuis un peu plus d’un an nous venons, les uns et les autres, nous nous croisons, il est arrivé parfois que certains se retrouvent ensemble, ici. Nous avons veillé sur Sophie, conscients qu’il arriverait un jour où sa disparition tomberait sur l’un d’entre nous, et c’est toi que le sort a choisi.

Paula voit tout de suite que je suis bouleversée, elle sait que ce n’est pas seulement à cause de la tempête qui s’est levée et qui pousse les grandes portes vitrées. Nous hésitons à sortir du hall de l’aéroport. Elle parle beaucoup, elle interroge Baiame, le taquine, elle me dit qu’Anton, Stepan et Josh arrivent demain matin. Oumar est à la maison, il est comme un enfant, démuni. Son chagrin est immense.

La voiture est garée sur le parking, et le parking est balayé par le vent. Nous sentons que lorsqu’il sera tombé, la chaleur et la moiteur seront accablantes.

« Ça a commencé par une tempête de sable extraordinaire, tu aurais vu ça… Tout est devenu très sombre, le ciel s’est chargé de nuages gris, il y a eu un silence de mort, partout dans les rues, sur les marchés. » Les mots de Sophie, elle parle de commencement, de silence et de mort.

Et quand tout est fini, maman, est-ce que c’est le silence encore ?”

(…)

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